les ateliers du murmure

L'OMBRE DU BANC

Le plus souvent, chez nous, c'est la bise qui souffle : rude, piquante, glaciale, elle n'hésite pas à gifler les promeneurs et à torturer les arbres et les buissons. Mais aujourd'hui, par chance, c'est le vent d'ouest, tiède et tendre, qui l'enveloppe et la pousse vers la clairière.

Enfin !

Elle a erré longtemps et commençait à ne plus y croire. Mais si, elle est enfin arrivée.

Elle s'assoit sur le vieux banc : non pas qu'elle soit fatiguée, car elle se sent étonnamment légère, comme rajeunie. Non, elle retrouve seulement avec satisfaction une habitude paisible développée au cours de ces dernières années. Chaque jour, elle venait là, accompagnée de son chien, un petit être joyeux et fidèle : elle faisait halte sur ce banc, elle sortait de son sac son livre du moment et se plongeait dans le roman. Son petit compagnon flairait et fouillait un peu dans les feuilles, puis il se couchait à ses pieds, le museau entre les pattes, les petits yeux noirs et brillants fixés sur elle, les oreilles aux aguets. Au fil des pages tournées, la paix les envahissait peu à peu tous les deux. Elle perdait conscience du présent, les yeux du chien se fermaient. Le temps passait, modestement, sans faire de tapage. C'était un moment de plaisir doux et profond, dont elle sortait revigorée.

La clairière est en bordure d'un petit bois. Elle est aménagée d'un mobilier en bois : deux bancs simples, une table de pique-nique et pour permettre aux familles logeant dans les immeubles voisins de venir cuisiner en plein air, un barbecue en métal posé sur une niche en briques, prête à accueillir les branches pour le feu.

Aux beaux jours, quand elle venait le week-end, elle voyait souvent des familles arabes ou turques s'installer là et préparer leur repas. Certains mangeaient sur place, au milieu des cris joyeux des enfants qui couraient autour d'eux, d'autres emportaient leurs plats dans leur voiture pour les manger à la maison.

Elle aimait la distraction que lui procuraient ces petits moments d'agitation. Elle avait l'impression de voyager avec ces femmes portant des foulards colorés et des longues jupes, ces enfants turbulents qu'on ne gronde pas, ces hommes au teint hâlé riant entre eux. Ça lui rappelait les dimanches chez ses grands-parents italiens. Son grand-père avait monté une petite entreprise de maçonnerie et autour de la table se retrouvaient bien des nationalités : italiens, polonais, algériens, russes. Tous bavardaient, buvaient et chantaient gaiement et elle, petite fille, croyait que ce bonheur était la vie et qu'il serait éternel.

La clairière descend en pente douce jusqu'à une ruelle qui serpente entre les remparts du fort voisin. Depuis son banc, elle peut apercevoir entre les arbres l'école maternelle aux grandes baies cintrées qui domine la rue. Elle a toujours été émerveillée de voir les petits s'ébattre dans le parc entourant le bâtiment : quelle chance d'avoir une telle cour de récréation ! Un grillage court autour du parc et les petits viennent s'y accrocher pour guetter les rares passants en contrebas. Il arrive que ce soit leurs parents, se rendant en ville ou à la mosquée toute proche : quelle joie alors, de la part des petits comme des grands ! On se fait signe, on s'envoie des baisers, les mamans demandent, levant la tête : «  Tu vas bien ? Tu as mangé ton goûter ? Tu as été sage ? » Et les enfants, anges ou démons, acquiescent de loin en riant…

Elle aimait venir à l'heure des récréations pour que les cris et les rires des enfants embellissent ses moments de lecture, comme une musique de fond soigneusement choisie et pourtant à chaque fois renouvelée.

Mais aujourd'hui, elle est arrivée trop tard, elle a raté la récréation. Tant pis. Elle goûte le silence, la lumière dorée filtrée par les arbres aux feuilles jaunies d'automne. Elle s'emplit de l'odeur de la mousse, des feuilles mortes, elle remarque d'autres fragrances inconnues apportées par le vent.

Elle se souvient avec tristesse du jour où son gentil compagnon à quatre pattes est mort. Après quelques semaines de découragement, elle reprit ses promenades quotidiennes et revint sur le banc, un livre ouvert sur les genoux, avec l'ombre du petit chien couché dans l'herbe auprès d'elle. Au fil du temps, elle commença à lui parler, à partager silencieusement avec lui ses petites joies du jour et même ses peines du passé. Ainsi, malgré son absence, elle put retrouver la douceur de son ancien petit ami et sa solitude s'en trouva allégée.

C'est à cet endroit, dans cette belle clairière abritée par de grands arbres centenaires, qu'elle voulait que ses cendres soient dispersées. Elle avait laissé le papier avec ses dernières volontés soigneusement rédigées dans le tiroir de son buffet. La jeune femme qui venait l'aider ces derniers temps l'a sûrement trouvé car elle a bien été incinérée selon ses vœux, mais comme aucune famille n'était présente, on a dispersé ses cendres sur place, dans le Jardin du Souvenir du funérarium. C'est sans doute pour cela - du moins le pense-t-elle – qu'elle a erré si longtemps avant de retrouver son vieux banc.

Mais c'est la fin de l'après-midi et la cloche de l'école retentit. C'est l'heure de la sortie, « l'heure des mamans », comme disent les petits.
Traversant la clairière, elle voit une petite fille arriver gaiement en sautillant, accompagnée de sa maman.
-Oh, maman, s'écrie l'enfant, je peux aller m'asseoir ?
Et la petite court vers le banc et s'installe en chuchotant : « Bonjour, Mamy, je suis si contente que vous soyez là ! »
Alors elle sent le petit corps confiant serré affectueusement contre elle et une onde de bonheur la transporte. Elle revoit ses propres enfants accourant vers elle et se jetant dans ses bras ouverts. Elle entrevoit l'éclat des boucles rousses de sa petite fille, elle retrouve la douceur de la main potelée de son petit garçon. Elle se souvient de leur odeur sucrée, de leur tendresse, de l'amour qu'elle leur portait… Soudain, tout prend sens. Le souffle chaud du vent d'ouest, son préféré, porteur de promesses de contrées lointaines plus colorées, plus parfumées, l'entoure et la soulève : elle comprend qu'elle peut partir.

- Allez, ma chérie, viens vite !, dit la maman.

« Adieu, Mamy » glisse la petite à son oreille, avant de sauter sur ses pieds et de s'éloigner en courant pour rejoindre sa mère.
-Maman, on pourrait inviter la mamy du banc à venir habiter chez nous ? J'aimerais tellement ! Il n'y a pas beaucoup d'enfants qui ont la chance de vivre avec leurs grands-parents !

La maman jette un coup d’œil intrigué vers le banc vide et serre contre son cœur sa drôle de petite fille à la tête pleine de rêves.

 

Anna-Mélodie, les récits du murmure, février 2021

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chintoque 22/02/2021 18:59

comme c'est touchant .... et tellement agréable à lire
merci beaucoup .

Amitiés

anna3143 22/02/2021 14:46

Une jolie histoire pleine de tendresse §Bravo Bises!

hades 22/02/2021 11:45

Superbe récit, merci pour le partage !!!!
Bonne journée

Esyram 21/02/2021 20:24

Poignant !
Un texte qui remue la "maîcresse" éternelle que je suis !
Merci !

bluetit 21/02/2021 19:05

que c est beau! j ai apprécié et le relirai
merci pour cette lecture du soir si douce et pleine de réflexions
bisous bonne soirée