les ateliers du murmure

PLONGEON

Mathilde avance à grands pas, un peu penchée en avant pour éviter la pluie sur ses lunettes. Elle sourit intérieurement en pensant à l'étonnement de son frère s'il pouvait la voir aujourd'hui, à bientôt 70 ans, avec ses bottes et son grand imperméable, bravant la boue et la pluie glaciale pour accompagner son chien adoré qui gambade à quelques mètres d'elle.

Il faut avoir la passion des chiens pour comprendre : bien sûr, sortir de la maison quand il fait mauvais temps est un sacrifice. Mais dès que le regard de votre gentil compagnon s'allume de joie, quand il s'ébroue gaiement et qu'il galope à l'amble devant vous, lorsqu'il revient à toute vitesse en levant haut ses pattes avant tandis que son derrière traîne presque par terre, quand il tourne autour de vous frénétiquement pour partager son excitation, vous ne pouvez que rire et vous sentir heureux ! Mathilde n'aurait pas voulu échanger ces moments de plaisir, même dans le froid et sous la pluie, avec la vie confortable mais si solitaire de son frère…

Soudain, Prince s'arrête, raide comme une statue. Mathilde relève la tête et voit approcher, à petites foulées pressées, un personnage revêtu de la tête aux pieds d'une combinaison de plongée noire et luisante. Il souffle fort et regarde sa montre avec insistance.
-Tiens, il est en retard, pense aussitôt Mathilde, l'imaginant déjà avoir rendez-vous avec une sirène impatiente cachée au fond d'une grotte.
Il semble nager avec effort, se frayant un passage entre les trombes d'eau qui s'abattent sur le chemin.

-Serais-je tombée dans l'océan sans m'en rendre compte, étourdie comme je suis ? s'interroge Mathilde, anxieuse. Elle regarde autour d'elle, mais non, pas de poissons ni de coraux en vue : au travers du rideau de pluie, elle constate la présence familière des arbres dénudés, des feuilles mortes, de la mousse sur les branches tombées sur le sol.
Comme le plongeur arrive à sa hauteur, elle se rend compte soudain qu'il ne porte ni palmes ni tuba avec sa combinaison : seulement des baskets noires et un bonnet. C'est un jeune sportif habillé en coureur, voilà tout. Il regarde encore une fois sa montre, leur jette à peine un coup d’œil sans expression et continue sa course vive.

Prince soupire, se détend et repart tranquillement, suivi de Mathilde. Ils prennent leur chemin habituel et chacun connaît la direction. Nul besoin pour Mathilde de rappeler le chien s'il s'éloigne un peu : au prochain croisement, au prochain tournant, il s'arrêtera pour l'attendre. Il veille sur elle, mine de rien. Elle peut rêver, laisser ses pensées l'envahir, perdre le sens de l'endroit où elle se trouve, son beau Prince ne la perd pas des yeux et saura la ramener à la réalité si besoin. Elle éprouve un sentiment profond de sécurité quand elle se promène avec lui : il est grand et imposant, et quand il pose sur quelqu'un le regard froid de ses yeux jaunes de loup, personne ne résiste. On s'écarte, on baisse le ton, on s'éloigne prestement. Il impressionne par son aspect, mais surtout par la puissance et le calme qui émanent de lui. C'est un compagnon équilibré et courageux, elle mesure sa chance d'avoir pu trouver en lui un ami aussi précieux.

Alors que la promenade pluvieuse se poursuit, voilà que le plongeur surgit à nouveau en face d'eux ! Il a effectué une boucle et son chemin croise encore celui de Mathilde et de son chien. Cette fois, ils ne sont pas surpris. Le jeune coureur regarde sa montre (Bon sang, mais où est sa sirène ?) et passe en soufflant à côté d'eux.
Prince le suit des yeux, se tourne vers Mathilde et la fixe avec insistance.
-Bon, d'accord, dit-elle. Elle sort le harnais de la grande poche de son imper, le place autour du corps du chien, fixe la ceinture autour de sa propre taille, attache la laisse entre eux… et les voilà qui partent en courant, d'une petite foulée tranquille, sur les traces du marathonien.

Depuis que Mathilde a regardé à la télé un reportage sur le « canicross », elle a décidé de pratiquer ce sport avec son chien. Chaque semaine, ils partent en direction de la montagne à quelques kilomètres de la maison et ils courent ensemble à travers les bois et les chaumes. Au début, seulement à plat et sur un kilomètre ou deux. Puis, l'entraînement aidant, les trajets se sont agrandis et enrichis en difficultés. Il faut dire que la taille et la force du chien ont bien aidé Mathilde. Elle compare d'ailleurs sa performance à la pratique du vélo électrique : il faut pédaler, bien sûr, mais on n'a pas à faire d'effort. C'est la même sensation avec son Prince : elle court, mais c'est lui qui supporte l'effort, avec entrain et vaillance.
Ils sont ravis tous les deux de cette activité : Mathilde se sent rajeunir et pour ce qui est de Prince, le battement lent et régulier de son cœur, sa musculature fine et puissante font l'admiration du vétérinaire.
-Un grand sportif, déclare-t-il avec satisfaction quand il l'ausculte. Mathilde se sent toute fière.

Bref, les voilà courant joyeusement sur le chemin boueux, accélérant petit à petit la cadence, jusqu'à apercevoir la silhouette noire du sportif. Ils se rapprochent, le jeune homme les entend et se retourne brièvement. Une première fois, puis une deuxième fois comme pour confirmer sa vision. Il accélère un peu malgré lui, mais rien n'y fait. Quand il sent le souffle chaud du chien sur ses mollets, il renonce : il s'arrête sur le bord, haletant et regarde passer avec stupéfaction l'étonnant attelage.
Si Prince l'ignore avec ostentation, Mathilde le gratifie d'un sourire et d'un petit signe de tête tout en continuant sa course, ses bottes claquant dans les flaques, les pans de son pardessus flottant comme des ailes derrière elle.

Un peu plus loin, comme s'ils étaient convenus d'un accord secret, ils ralentissent et s'arrêtent. Mathilde détache harnais, laisse et ceinture et les range au fond de sa poche. Ils reprennent leur promenade d'un pas tranquille : une vieille dame un peu décoiffée dont les joues ont pris des couleurs et son grand chien qui gambade un peu plus loin, flairant ici et là les bonne odeurs de la forêt.

La pluie a cessé, c'est bien agréable.

 

 

Anna Mélodie, les récits du murmure, janvier 2021

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

mamichoune 11/01/2021 17:57

Je me suis évadée volontiers! Bravo ..Anna mélodie!

Chantal 11/01/2021 13:06

Bonjour,
J'ai beaucoup aimé votre récit, moi qui adore les animaux et particulièrement les chiens. Merci

Mifaon 11/01/2021 10:00

Trop drôle ! Cette image "les pans de son pardessus flottant comme des ailes derrière elle" restera gravée dans ma mémoire, j'adore ! Bisous et merci pour tes récits ! :-D

COLINE PERIA 11/01/2021 09:32

J'aime beaucoup votre récit, il fait du bien et nous transporte un peu ailleurs alors que l'on est cloîtré entre 4 murs ! merci "Anna Mélodie", à la prochaine.
Bonne et Heureuse année à toi et prends soin de toi que nous puissions encore longtemps échanger quelques nouvelles au hasard du temps ! bizzzzzzzzz

Kalou 10/01/2021 16:29

J'ai adoré!

Line 10/01/2021 14:50

J'au lu avec plaisir et je crois bien avec empathie.